Sympathy for the words
Plaidoyer pour des interfaces qui nous parlent
La revanche des hiéroglyphes numériques
Imaginez la scène. Vous êtes devant une borne de commande automatique dans une gare bondée. Le train part dans trois minutes. Sur l’écran, une icône représentant une sorte de petit nuage avec une flèche. Est-ce pour "télécharger votre billet", "consulter la météo à destination" ou "envoyer un feedback sur le Cloud" ?
Vous hésitez, vous cliquez, la page charge... c’était le Cloud. Trop tard, le train est parti.
Nous vivons une époque étrange où le design digital semble vouloir nous faire régresser de cinq mille ans. Sous prétexte de "minimalisme" ou de "clarté visuelle", on remplace systématiquement le mot juste par un symbole abstrait. On nous sature de menus "burger" (ces trois lignes horizontales censées signifier menu) et de cœurs qui veulent dire tout et son contraire.
Le problème est pourtant simple : une icône n'est presque jamais universelle. Ce qui semble évident pour un designer de San Francisco peut être une énigme pour un utilisateur de Limoges. En sacrifiant le texte sur l'autel de l'esthétique, on crée des interfaces muettes qui obligent l'utilisateur à jouer aux devinettes.
"Le design qui ne sait plus nommer les choses finit par ne plus savoir les faire fonctionner.”
Le mot est une fonctionnalité, pas un décor
L'UX writing (la rédaction au service de l'expérience utilisateur) n'est pas là pour décorer l'interface, mais pour la faire fonctionner. Un bouton "Enregistrer" est une promesse alors qu’un bouton "OK" n’est qu’incertitude. Pourtant, dans de nombreux projets, l'édition intervient en dernier, pour remplir des cases vides dessinées par d'autres.
On nous vend la "fluidité" comme le graal, mais la fluidité naît de la compréhension immédiate. Quand une interface utilise des mots clairs, elle réduit la charge cognitive. Elle rassure. Elle guide mieux qu'un catalogue de pictogrammes sortis d'une banque d'images. Le "branding" (l'image de marque) ne passe pas par la couleur du bouton, mais par la voix qui s'adresse à l'humain derrière l'écran.
Sortir de la dictature du visuel
Entendons-nous bien : il ne s'agit pas de supprimer les icônes, mais de leur rendre leur juste place, celle de complément. Une icône sans texte est une devinette ; un texte sans icône est une information. L'enjeu est de replacer l'éditorial au cœur de la conception, dès le premier wireframe (maquette fonctionnelle).
Cela demande une certaine rigueur pour
nommer systématiquement les actions clés plutôt que de parier sur l'intuition du lecteur.
tester les mots avec la même ferveur que l'on teste les couleurs ou les temps de chargement.
refuser le jargon qui masque le vide fonctionnel sous des termes pompeux.
En fin de compte, nous n'avons pas forcément besoin de produits plus "beaux", mais de produits plus éloquents. Le design n'est pas là pour faire taire les mots, mais pour les mettre en scène. Si une fonctionnalité a besoin d'un manuel d'instruction pour expliquer son icône, c'est que le mot manque à l'appel.
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